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Seconde peau | Ecrits | Roman :
"Journal d'ailleurs" - Roman
C'est souvent les vieilles " Blouses Immaculées " qui me nettoient. Je leur mets quelques coups et elles râlent. Je ne les aime pas et leur savon pue la mort. A chaque coup tordu, chaque tâche de sang, il leur faut 30 secondes pour disparaître et changer de blouse. Alors, quelques temps après, elles s’en reviennent avec une nouvelle blouse toute propre, immaculée.
Si elles pouvaient, elles me laveraient sous la peau celles-la !
La dernière fois je me suis cogné la tête contre le mur. Je ne l'avais pas fait exprès, c'est seulement que j'étais trop faible pour marcher, je me suis cassé la gueule et l'une d'elle a du tester son point de croix sur mon arcade. Ces vielles rombières sont à elles deux pire que la mort. Elles la fabriquent. Elles se préparent un bon pot-au-feu. La nuit je les imagines en train d’attendre la venue de leur gourou poilu. Il tient le sceptre d’Ottokar pendant qu’elles mettent le feu à une marmitte géante, prêtes à bouffer du malade. Une attitude tribale venue du fin fond de leur instinct primaire, elles me boufferaient le coeur afin de s’approprier mon âme, ma force, mes joies.
Alors lorsque l’une d’elles s’est approchée :
- ça fait bien dix ans que je n'ai pas recousu quelqu'un. m'a-t-elle lancé en se marrant ! Mais c'est comme le vélo ces choses-là, ça revient en le faisant, on va voir si j'ai perdu la main...
En la voyant arriver avec son aiguille crochue, l'image de la chasseuse guerrière approchant de sa proie avec sa lance bien aiguisée s'est imposée à moi.
Ca, elle s'est pas foutue de moi ; sacrée tricoteuse, la garce !
Depuis, je me méfie d'elles comme de la peste. Elles m'ont mis sous perf', voyant bien que je ne voudrais pas leur simplifier la tache, question d'orgueil, et il m'en restait encore un peu. Alors j'ai changé l'aiguillage, je suis allé voir le pauvre type dans le lit voisin et je lui ai mis la perfusion. puisque depuis ce matin, il n'arrêtais pas de gueuler, maintenant il gueule plus du tout.

J'ai profité d'un moment de répit pour aller me balader dans l'hôpital avant que la gente pachydermique ne revienne. J'arpente ce couloir glacé. Ce couloir. Le couloir de ma mort. J'y avais pas songé avant. Déjà condamné. Les premiers mois, quand je me réveillais, ce corridor me revenait par fragments, de manière épileptique. Hôpital ultramoderne en haut. Hôpital ultramilitaire au sous-sol.
Le blanc règne en roi sur le sang, un combat sans fin. La couleur se tétanise et finit par sécher sur les draps rêches de leurs lits en ferraille. Ces lits me font gerber. les barreaux d'ici ne sont pas si éloignés de ceux que l'on trouve encore dans nos prisons. Ils disent que c'est pour éviter que l'on tombe, mais ils ne veulent pas voir que tout ce qui est ici n'a d'humain que ce qu'il transporte jusqu'à la morgue. Le cycle infernal du support. D'abord à bascule, puis à roulettes, enfin alité. Ca commence et ça finit toujours de la même façon. Et toute cette blancheur, ça cache les glaires et le sang dans la farine chez ces gens là. Tout a été prévu pour que l'on perde son identité, jusqu'à ce qu'ils décident de quand et comment ils vont faire leur petite cuisine. Parfois, quand il reste un peu de prévenance à notre égard on se dit que l'on touche le fond, on vous balance un peu de pitié, par a-coups comme on jetterait de la pâtée à un chien, histoire de plonger les types comme moi un peu plus vite sous terre. La maladie, c'est à elles, les " BI ", qu'elle fait le plus peur finalement. Je crois quand même qu'elles feignent la gentillesse pour masquer toute la haine qu'elles peuvent porter à leurs malades. Je dis pas ça parce que je suis un " Volontaire ", mais pour elles, être malade c'est d'abord être coupable de quelque chose. Pour moi, les " BI " sont partagées entre le désir de remplir leurs lits ou leurs marmittes, et la peur de perdre leurs patients un peu trop tôt. Tout est toujours une question de rendement.

Leurs infiltrations quotidiennes, c'est un peu de venin qui me maintient en vie et qui me prépare à affronter mon destin, à moins que ce ne soit la mort à p'tites doses qui entre chaque jour un peu plus dans mes veines.
Faudrait un jour tout expliquer ! Dire au monde entier que les gens comme moi sont déjà morts, et que de vouloir les maintenir en vie à l'état de légume-automate c'est dégueulasse.
Pour satisfaire leur serment à la con ils vous gavent, vous infiltrent, vous pénètrent, violent, s'insinuent dans les méandres de votre système vasculaire ; une autoroute toute tracée pour faire leur besogne immonde. A votre avis, combien de temps peut tenir le mental avant que le corps décrépit ne cède ? Il arrive que le corps lâche prise en premier et c'est là qu'ils échouent, comme tout ce qu'ils ont entrepris jusqu'alors

Je m'appelle Tomas. Tomas Sanech. Il y a 10 ans on m'a dit que j'étais atteint d' une sorte de dégénérescence cellulaire qui altère mon système vasculaire. Du coup, mon corps ne cesse de manifester son instabilité. Marche pas bien la p' tite pompe ! Enfin, pas de façon systématique. Alors de temps en temps le palpitant se bloque, dérape, et finit dans le platane. Je ne suis plus qu'une vieille bagnole sur qui on tente désepérément quelques réglages bidons. A quand le grand mécanicien de l'artère...
Tout ce que les médecins savaient c'est qu'ils ne pouvaient rien faire pour moi à part me coller un placebo par-ci et un coup de sirop par-là. Le stade très avancé de ma maladie ne présageait rien de bon. Ne pas savoir c'est quand même la plus belle saloperie qui existe. Quoique connaître l'heure de sa mort n'offre pas beaucoup plus de réjouissances. Et puis voilà qu'il y a cinq ans, on me dit tout à coup que je peux changer de vie, si j'accepte pas mal d'argent. Je me disais que ça devait bien cacher quelque chose sinon on aurait évacué tout mon mal dans les règles de l'art. Ils voulaient que j'en parle à personne. Je me suis méfié. J'ai attendu quelques temps et puis, finalement je me suis décidé à demander une rallonge et de voir des papiers. S'ils étaient signés, je faisais le grand saut dans l'inconnu.
Je rentrais d'une petite livraison quand, devant la maison, j'ai vu une bagnole noire, vitres noires, austère garée comme une merde à cheval sur le trottoire et la route bordée de lilas. Je ne voyais que leurs ombres devant ma porte, ils se tenaient droit comme des "i" comme s'ils avaient poussés là dans la nuit.
Ils étaient venus à trois. Un militaire, un autre type, genre intendant, et probablement un scientifique. Faciles à reconnaître les scientifiques, ils ont une tache de stylo sur la poche de leur chemise. Un archétype que j'ai pu vérifier par la suite. Ils changeaient de blouses aussi souvent que les BI. On aurait dit trois membres d'une gentille petite association de quartier, qui s'occuperait de gars dans mon genre. Ceux qui vous rendent visite avec un sourire et une part de flan à la crème. Le président, le secrétaire et le trésorier.
- Vos récents séjours à l'hopital Mc Mullan ont fait de vous le patient idéal Monsieur Sanech. En effet nous travaillons depuis de nombreuses années sur un tout nouveau prototypage de séquençage ADN. Nos récents travaux ont révélés que nous pourrions commencer à travailler nos expérimentations sur un sujet qui aurait les mêmes caractéristique que les votres. Vous savez comme nous que cette maladie ne court pas les rues et encore moins les hopitaux. C'est pourquoi Monsieur Sanech, nous nous sommes permis de venir vous en parler personnellement. J'espère que notre venue impromptue ne vous dérange pas. pouvons-nous entrer ?
Ils ont commencé à me vendre leur baratin habituel, pansements par-ci, bandelettes par-là, shoot maouss pour les aléas en fin de parcours. Enfin la routine quoi ! Sur ce, je leur demande ce que ça peut bien me rapporter à moi... à part guérir...celà va de soi !
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Vu que vous avez l'air sùr de votre coup, que font les militaires ici alors ?
- Certaines recherches nécessitent un budget et une technologie que seul le gouvernement peut s'offrir mon garçon, et ce même gouvernement n'aime pas trop voir les chercheurs aller vendre leur découvertes à l'ennemi. Ce que vous devez comprendre, c'est que l'ensemble de cette opération est enfin prête et que vous correspondez aux sujets que nous recherchons. Ce proget n'a rien de commun. Vous entrerez bientôt dans le programme scientifique le plus audacieux de ces deux derniers millénaires ; vous devrez être prêt. Si vous ne l'êtes pas, adieu l'argent ! me lâcha le militaire d'un coup d'un seul.
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Vous avez déjà gratté un jeux de loterie ? lui dis-je avec mépris. Pourquoi j'attendrais pas peinard que la chance me sourie, hein ? Votre programme, s'il est si efficace, il devrait voir le jour dans une dizaine d'année. Et puis si l'armée s'en mêle c'est que ça doit pas être tout propre non plus. Si vous voulez me convaincre, faudra faire un effort sur le tarif parce que maintenant que je suis au courant de votre petit projet, je pourrais tout aussi bien raconter tout ça à la presse. Je suis sur qu'ils en feraient leurs choux gras. Je veux 25000 de plus !( là il faut dire que je ne suis pas un chef en négo, je suis peut-être allé un peu vite en besogne...)
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Vous n'avez pas le pouvoir d'attendre dix ans ! Vous ne savez rien du tout et vous auriez l'air d'un jeune con qui ne sait pas ce qu'il raconte. Nous aurions déjà disparu que vous seriez encore en train de vouloir convaincre les pisse-copies d'un pauvre canard local. Et pour ma part, je me ferais un réel plaisir de revenir un peu plus tard pour t'éclater ta petite cervelle à coups de pompes. Compris gamin ?
Le colonel se tourna vers ses acolytes, puis vers moi.
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Donnez-lui ce qu'il veut, mais s'il ne se tient pas à carreaux, on arrête tout ! D'accord petit ? Dit-il se retournant vers moi. Tu vas oublier tes petits tracas et tu vas faire gentiment tout ce qu'on te dit, ok ?
L'étoilé débitait ses phrases comme une mitraillette : déformation professionnelle, sans doute. Dans un coin de ma tête, je voyais ces deux globules arrachées à ce gros corps saignant qu'est l'industrie du soin expérimental et militaire. Je les regardais et je voyais une plaie ouverte, une société cataleptique, un ulcère à l'estomac de l'Etat, et moi ? Une simple croûte sur le genou.
Au début, je ne les ai pas vu vraiment arriver avec leurs carottes. J'étais jeune et naïf. Et puis, la recherche, le pognon. Et puis, leur discours s'est fait un peu plus précis.
A l'époque, je n'avais pas un rond et je me démerdais pour bouffer. Ils n'ont pas eu beaucoup de mal à me convaincre.
Mes séjours répétés à l'hôsto. C'est donc là qu'ils m'avaient repérés.
"Cochez la case si vous voulez participer au programme de recherche" s'inscrivait dans ma tête comme du marc de café.
Ca représentait quand même un beau petit paquet de fric. Sur un compte à mon nom. Je ne pouvais y toucher qu'à ma sortie, et si j'y passais, je devais mettre un nom supplémentaire sur les papiers pour un éventuel bénéficiaire. Mes parents étaient morts il y a longtemps. Je vivais chez ma grand-mère qui, la pauvre, était complètement barrée. Alors, j'ai mis le nom et l'adresse d'un de mes cousins, un type brillant qui faisait des études dans l'administration. Le seul qui pourrait avoir besoin d'un coup de pouce le cas échant.
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J'accepte de tout mon coeur. Merci, mon colonel ! J'en ferai bon usage. lui dis-je avec le sourire.
Lui : sa main sur ma gueule.
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Tu croyais tout de même pas que tu pourrais marchander sans quelque chose en retour. Si tu en veux d'autres faut pas te gêner, continue de faire ton mariolle !
C'est vrai que je ne l'ai pas vue arriver. J'ai arrêté mes conneries et le secrétaire a sorti une série de papiers. Je me disais au fond de moi-même que c'était la baffe la plus chère qu'on m'ait jamais donné. Mais en même temps, j'ai emballé 25000 de plus que prévu rien qu'en prenant une tarte, qui peut en dire autant ? Un pauvre chanceux en grattant son tac-au-tac?!
Je signais tous leurs papiers en me retenant de me frotter la joue pour leur montrer que j'étais un vrai dur, et ils sont partis. Le militaire se retourna en se marrant. Ils reprendront contact avec moi.

Je leur ai cédé mon corps. Je me suis bradé, prostitué, violé, vendu. J'ai signé leurs torchons. Je suis allé au bar et j'ai picolé. Je me suis saoulé à mort, histoire de bien me faire sentir que lorsque j'allais tout recracher c'était encore bien de mon corps dont il s'agissait. Mais bordel, il est et restera le mien jusqu'à quand ? Vont-ils l'abîmer ? Vont-il en enlever un morceau ? Est-ce que je dois me préparer à mourir ? Est-ce que ça va faire mal ? Est-ce que ce sera encore moi ? Et c'est quoi d'abord tout ce système pourri ? Et leurs machines, elles vont leur servir à quoi ? Qu'est-ce qu'on peut bien faire de plus à un mec en fin de vie ?
Je savais pas vraiment où je mettais les pieds, mais au fond, je savais que c'était du gros, du bien lourd de chez cachotteries nationales. Ils avaient du budget, du pognon à balancer par les fenêtres, et par dessus tout, une fâcheuse tendance à me foutre la frousse. Surtout ce colonel.
J'aime pas l'armée. Je me demande bien d'ailleurs ce qu'elle vient faire dans toute cette histoire. J'en saurai probablement plus en allant, mais j'avoue que je ne suis pas rassuré.
Au bar du coin les petits vieux jouaient à la belote. Ils tapaient le carton. Je sirotais un bourbon. Le barman me laissait boire de l'alcool parce que je lui rendais quelques petits services de contrebande de cigarettes. Il refourguait mes cartouches à tout le quartier. Comme ça passait jamais par lui, il n'était pas inquiété. Parfois les keufs tombaient sur une cargaison, un coup de filet à la frontière, mais dix camions étaient déjà passés avant lui. Du coup le barman me rinçait à l'oeil.
Mon pote du lycée, Martin, venait quelques fois m'apporter des cours, on se faisait un baby-foot, on buvait quelques bières, je lui confiait quelques cartouches sur lesquelles il prenait une commission pour les copies et plus tard dans la journée, il repartait en classe. Moi, je ne pouvais pas aller en cours. Enfin, je ne voulais plus y aller; deux accidents cardiaques par an, ça use la tête. On apprend mal. Et puis, je suis un solitaire. J'aurais aimé être normal. Je voulais devenir peintre, me poser d'autres questions sur la vie que celles que le sort m'a imposé. J'avais commencé quelques toiles, j'en avais même fini certaines et le patron du troquet où j'allais de temps en temps me laissait en accrocher sur ses murs. Il était pas particulièrement amateur d'art, mais on pouvais lui reconnaître une certaine curiosité. Et puis les clients avaient l'air d'apprécier alors...
Pendant un moment, j'ai même cru que j'arriverai peut-être à quelquechose de plutôt pas mal.
Parmi les seuls contacts que j'avais gardé du lycée, il y avait Lucille. Lucille est un bonbon à la menthe, un petit vent frais dans les chaudes journées d'été, et aussi un peu de lave dans mon coeur, avec une fleur posée dessus. Elle avait accepté de poser pour moi. Je l'aimais comme on aime une soeur et ça lui convenait comme ça.
Elle venait chez ma grand-mère les samedis, retirait ses vêtements avec une sensualité exagérée, les jetait un peu partout depuis le bas des marches de l'escalier jusqu'au grenier où j'avais installé l'atelier. Son impudeur totale m'aurait fait rougir, ma grand-mère la croisait parfois en petite culotte dans le couloir du haut et elles se mettaient à papoter comme si de rien n'était. J'en avais des fous rires illimités. Ma grand-mère repartait dans son fauteuil en lui demandant de ne pas faire trop de bruit pour ne pas réveiller le petit. Elle devait la prendre pour ma mère, ce qui expliquait tout de son manque de gêne à son égard. Ma grand-mère était restée bloquée après sa mort accidentelle il y a quelques années déjà. Un type avait débarqué complètement saoul dans notre rue et s'était mis à tirer sur un autre type. Une querelle de voisinage comme on en rencontre parfois dans les quartiers sensibles. Une balle perdue, et une vie aussi...
Je n'ai conservé que très peu de souvenirs de ma mère, ceux qui me reviennent souvent à l'esprit me donnent la nausée. Je me revois en haut de l'escalier tenant la main de ma mère et au moment de
descendre les marches, elle se tourne vers moi, elle s'assoit, me tient le visage de ses deux mains, m'embrasse en souriant et ferme les yeux.
Elle ne les rouvrira plus jamais. Puis un bal de pompiers, de flics, de sirènes...
Je sors en courant de la maison, je cries, je donne des coups de pieds, je me débats.
Je revois ma grand-mère m'enlaçant tant qu'elle peut et... parfois, comme aujourd'hui je la retrouvais dans mes bras dans la même position, me tapotant doucement la tête, chantonnant une mélopée dont je ne connais pas le nom.
Alors je la laissais retrouver son fauteuil et je montais les marches, une boule dans la gorge.
Quand ensuite on s'intallait, Lucille et moi, nous avions ce petit cérémonial. Nous brûlions un peu d'herbe dans une coupelle et nous parfumions la pièce. Les VTHC
comme on les appelait, ces Volutes nous plongeaient dans une ambiance décontractée. On lâchait un peu la bride, les problèmes disparaissaient, mon coeur ne s'emballait plus, et pendant ce temps, son père lui tapait pas sur la gueule.
En somme
notre tendresse l'un pour l'autre nous apportait le réconfort dont nous avions toujours manqué.
C'est lorsque je me mettais à
peindre que mon âme ne me faisait plus honte. Je n'avais plus de peur, plus mal, je n'avais plus qu'à crier ma rage, faire sortir cette vermine immonde de mon corps impuissant. Enfin révéler la clarté, la joie, l'abondance de sentiments.
On était en Janvier. Ca faisait un an que je suivais le régime alimentaire que m'avait envoyé le type du labo. Je trouvais ça long mais ils m'envoyaient un peu de blé de temps en temps. Et puis il y avait toute cette liste de trucs à ingurgiter chaque jour : légumes variés , pas de graisse, beaucoup d'eau, pilules, pilules, pilules, ah oui j'oubliais : gouttes dans les yeux, pilules.
Je ne savais même pas ce que j'avalais, moi le bouffeur de merdes Sac do et autres produits toxiques. Je me retrouvais en train de devoir faire un choix entre poireaux-vapeur et haricots verts, entre pilules rouges et pilules bleues, entre encéphale droit ou encéphale gauche. Finalement je roulais un joint.
Je devais faire aussi pas mal d'exercices physiques, mais sans exagérer, il fallait qu'ils puissent, malgré tout, compter sur leur investissement. Pouvais même pas boire un verre. Un vrai. Une bonne bière, à cinq balles au bar du coin.
Le matin je me levais dans le gaz, j'avais froid, mes mains étaient blanches comme la mort. Je montais le chauffage à fond et ma grand-mère croyais que c'était l'été.

Phase 1. Ils ne sont pas venus prendre de mes nouvelles. Il sont venus un matin me chercher chez moi.
Porte. Fauteuil roulant. Des mains, des mains qui me soulèvent, une légère pression dans le dos au départ du mouvement, quelques secondes mortes s'échappent déjà de mon âme ; il neige, je m'en souviens, les flocons me caressent les lèvres, l'antre m'absorbe, on m'avale pour toujours. Je me souviens...
Le chemin me paraissait déjà long. Les arbres défilaient à travers la vitre embuée et leur image s'effaçait déjà un peu plus, la lumière peinait à traverser les vitres fumées, tout disparaissait, se brouillait, des larmes me coulaient sur les joues. Toute une vie à venir, mais laquelle ? Et puis, je dois lutter, comme j'ai toujours fait, mais en plus dur, je ne me sens pas bien. Je ne comprends pas. Je sens que je bave. Bon sang ! Ils ont mis le paquet... Un gamin de seize ans ! Je suis chargé comme un mulet. Faudra que je penses à remercier le colonel pour le voyage. Il doit être en train de se marrer, il a du jouir tendrement de ce petit spectacle, préparer toute cette mise en scène… J'entrevois son petit manège maintenant et la surprise qu'il tenait tant à me faire. Quel enfoiré ! Quel type suffisamment dingue peut attendre autant de temps pour mener à bien un coup comme celui que je vis en ce moment ?
Tout à coup, plus rien. Le noir total. Un noir absurde. Un noir dont on ne se souvient pas, le cuir noir de cette voiture noire, l'obcure destin qui s'accroche à moi comme une verrue.
Un formatage rapide et précis du temps. On me gomme...
A chaque respiration, le corps s'emplit, le corps tout entier s'absorbe, s'avale, s'ingère. Peu après, il s'expulse dans un cri de dépit intime rejetant son propre organisme essoufflé, distillant l'eau de sa propre existence infime.
Pendant ce temps violable et inhibé, où machinalement il décide de lui-même cette expulsion, s'installe le plaisir d'évanouir, de répandre toute son angoisse : chimère envoûtante, réceptacle du silence, autel des songes. Je mesure dans ce court instant l'instabilité du plaisir dérobé en enfermant ce cri, l'antre grande ouverte et muette à la fois.
Epongeant l'espoir de ne plus en sortir, je savoure chaque instant où mon coeur s'arrête avant de reprendre ; chaque occlusion, chaque absence est anonyme. A cet instant je pénètre dans mon corps. L'intérieur est vide de sens mais la lumière ne me transperce pas qu'à peine.
Trace de ce qui est en devenir n'est rien, cyanosé temporel ; fruit trop mûr au stade où l'être qui sommeille en lui est déjà pollué, la tête prise dans l'étau que forment ses deux oreilles, mes yeux m'observent, corps étranger, ex-stase, damiers se chevauchant : perception astrale de tout mon être, je fuis en avant...
l'Angoisse : c'est l'ascension d'un petit escalier ne reposant sur rien, sur lequel il n'y a rien, et autour duquel l'envie de ne plus repartir s'impose. On ne vit que de petits décès simulés stimulant le battement irrégulier de ses pas sur ses marches en attendant le chyle...
Tomas Sanech.. Journal d' Ailleurs, mars 2021
 Une sorte de cuve me sert de caveau.
Les pensées en zigzags sont celles qui hésitent entre l'hémisphère droit et l'hémisphère gauche.
Je ne retrouve pas l'équilibre.
Je dois être dans une pièce ovale, ou dans un grand cocon.
Bonjour, m'a-t-on dit ?
Je distingue une forme dans le... la pièce.
- Je suis docteur, n'ayez pas peur.
- Je ne vois pas pourquoi j'aurais peur. lui dis-je. Je ne vois presque rien d'ailleurs, je... je vois trouble, et le jour n'est pas un bon jour, j'ai la gerbe !
- Calmez vous, tout cela va passer, ce ne sont que des effets secondaires, et comme tout bon effet secondaire qui se respecte, il est indésirable. Je repasserai tout à l'heure.
Je perdais connaissance...
Ce médecin s'appelait Antoine. C'est le genre de type qui vous regardait avec une mine de chien battu, les poches sous ses yeux, les pupilles dilatées qui semblaient dire que le peu d'herbe qu'il avait sans sa poche valait bien ce que son patron s'envoyait chaque jour en morphine dans son bureau, discrètement, à l'abri des regard. Secrets de polichinelle .
Il l'avait surpris le jour de son embauche en ouvrant une porte par hasard. Le deal était : tu ne me fais pas chier , je ne te fais pas chier. Tu auras de la place et moi je garde la mienne. Pas trop le choix et une situation inconfortable pour les deux.
Le directeur des opérations s'appelle le Docteur Marcel Cave. Lui , il devait entreposer ce qui lui servait de vin rouge dans des poches chauffées à 150 degrés. Une sorte d'onologue en fait. Un vampire parmi les transfusés c'est le seul qui se prend une cuite !
Il avait tout préparé depuis de longs mois. De longues années de recherches même, sur des bases de Branca et Verne en 1947. Pour le reste, il avait tout inventé. On dit que les bluesmen les plus inventifs, comme les plus grands jazzmen, se tapaient aux drogues dures. Faudrait faire des statistiques, voilà ce que j'en dis, c'était un Parker ou un Monk à sa manière, mais sans la poésie...
Où j'étais exactement ? Je veux dire au sens géographique du terme, je n'en savait foutrement rien. Tout ce blanc, je crois que je préfèrerais ne plus rien voir. Mon seul repère, les barreaux de la cuve. Et les odeurs. Quand il ne me restait plus rien à quoi m'accrocher, je veux dire sensiblement, souvent il me restait une odeur. Une odeur familière qui vous évoque des moments passés, des images furtives qui passent et vous submergent. J'ai appris à me fier à elles. Durant toutes ces années, elles m'ont guidés, elles m'ont permis de trouver une sorte d'équilibre instable mais fiable, sur lequel je parvenais à tenir. Un fil tendu sur mes sens, un fil relié à mon corps en permanence vibrant à la moindre alerte. Un fil d'Ariane pour retrouver mes esprits.
Le colonel fit son apparition quelques heures après mon réveil.
- On lui a implanté les structures tunnel ?
- Oui mon Colonel ! dit l'un des scientifiques présents dans la salle. Le sujet est prêt pour analyses.
- Bien, commençons. Je ne veux pas perdre une minute de plus !
- Eh, attendez ! criais-je. Vous pourriez me dire depuis combien de temps je suis ici ? Et puis on est où, la ? Je voudrais donner des nouvelles à ma grand-mère ! Et c'est quoi cette cage ?
- Tu rêves mon garçon ! Ca fait cinq ans qu'on t'opère et qu'on te maintient endormi. Maintenant que tu es réveillé, on va pouvoir passer aux choses un peu plus sérieuses ! Et pour ce qui est de ta grand-mère, tu as été officiellement enterré il y a cinq ans au Père Lachaise. Désormais, tu m'appartiens. Pour toi c'était hier et pour nous c'est l'aboutissement d'années de travail acharné. Alors boucles-la tu veux ?
J'en restais bouche bée un instant, le temps de comprendre son petit manège.
- Cinq ans?!! Mort. Et qu'elles opérations ? Vous ne m'aviez pas parlé de ça ! Vous dites endormi ? C'est quoi ces conneries ? Qui s'est permit ? Comment avez-vous fait ?
J'apprenais à mes dépends que certaines questions ne se posent pas, et que certains risques ne se prennent pas non plus.Me voilà mort. Je n'ai même pas eu le temps de finir de poser ma question. Je ressentis comme une douleur atroce. Tout mon corps semblait enfler, bouillir de l'intérieur. Je n'osais bouger, de peur de casser. Je ne savais pas très bien si je me sentais plus fort ou plus faible, comme si déjà mon corps ne m'appartenait plus. Je tombais dans les pommes.
Le colonel regardait la scène depuis une pièce voisine où tout un système de vidéo-surveillance avait été installé. Oeil-tech.
- Le coeur a tenu ?
- Oui mon Colonel, ce n'est que passager. Il lui faudra s'habituer. Encore quelques temps et il apprendra à gérer sa douleur, elle fera partie intégrante de son esprit. Il est censé pouvoir commencer à apprendre à gérer le flux et en faire un usage dosé. Il va pouvoir maîtriser. S'il fait tout ce qu'on lui dit.
- Vous pensez que vous arriverez à augmenter le débit sans que le coeur ne lâche ?
- Oui mon colonel, avec quelques test supplémentaires et surtout avec l'accord de son esprit.
Il faudrait que quelqu'un le mette au courant au plus vite de son état. Nous gagnerions un temps précieux. Il nous faut impérativement qu'il soit éveillé pour pratiquer des tests plus poussés.
- Occupez-vous de la partie technique Docteur, et ne vous souciez que de ce qui vous concerne ! Dit-il avec véhémence. Moi je mettrai le gosse au courant quand bon me semblera ! Vous, gardez-le en vie c'est tout ce qu'on vous demande. Avertissez moi quand il aura repris ses esprits.
- Bien mon Colonel.
- De toute façon, soit il gère le flux, soit c'est le flux qui prendra le pas sur lui. Dans ce cas nous aurons tous perdu cinq années, et un paquet de fric. Le patient, lui, connaissait déjà l'issue de tout ce merdier. En tout cas c'est ce qu'il croit !
 Il rentrait chez lui ce soir. A la caserne. Bon toutou...
Il franchissait la grille d'entrée prêtant à peine attention aux chiens de gardes avec leurs casques sur les yeux. L'un des deux n'avait pas eu le temps de se relever de la chaise sur laquelle il piquait un somme. Le colonel laissa traîner sa canne sur l'un des pieds et le jeune garde se retrouva au sol dans un fracas qui retentit dans toute la cour. Quelques lumières s'allumèrent, des visages, des figures aux fenêtres, puis elles s'éteignirent comme si son arrivée n'avait été qu'à peine remarquée. Mais tout le monde savait que le salaud était rentré et qu'ils allaient tous en baver pendant les quelques heures où il les honorerait de sa présence. Le Colonel parlait peu, sauf pour gueuler sur tout le monde. Et il n'eut pas de mal à réveiller cette caserne, ce ramassis d'ahuris qu'il avait vu pendus aux fenêtres et qu'il méprisait de toutes ses forces. Pour lui l'armée vous épousait comme une seconde peau, qui viendrait à muer le plus tard possible pour les braves, et bien assez tôt pour les planqués.
Je savais bien qu'il avait été choisi parce que c'est l'enculé de service. Bon qu'à ça. Pas marié. Pas d'enfant. Même pas de chien. Juste une canne qui lui servait accessoirement à dérouiller les pauvres gosses comme le garde à la grille. Une canne. Un petit souvenir de la guerre du Golfe pendant laquelle il avait mérité sa blessure, et cela lui a valu quelques grammes de ferraille de plus sur le poitrail, et peut-être un peu plus de plomb dans la cervelle.
C'était tout ce qu'il savait faire, combattre, et ça, il savait le faire à la perfection. Il avait d'ailleurs gagné ses galons dans la stratégie de petites guerres bactériologiques et ses connaissances en médecine faisaient de lui le parfait collabo de Cave. Maintenant qu'il n'allait plus sur le terrain de manière officielle il s'occupait de stratégie. Ca n'avait certes plus le même goût qu'autrefois, mais il se disait qu'il commençait à prendre de l'âge et que sa vieille peau pouvait commencer à peler bientôt. C'est pourquoi il voulait finir sa carrière dans un dernier effort qui lui permettrait de se faire valoir auprès de ses supérieurs, comme ayant réussi sa reconversion, son passage de l'effervescence du terrain à la patience de la réflexion dans un labo. Toutefois, il restait persuadé que pour faire un homme de terrain compétent, il fallait d'abord apprendre à rester en vie. Cela passait forcément par un apprentissage des règles, et des moyens à mettre en oeuvre pour les contourner. Aujourd'hui il était prêt pour son ultime mission, il possédait à la fois l'expérience et la raison au service de sa majesté.
Au courant de tout. Du moins pas complètement d'un point de vue scientifique, mais suffisamment pour comprendre de quoi il en retournait. Ca amusait d'ailleurs pas mal Cave de le voir potasser ses bouquins le soir. Il faisait ses devoirs comme un écolier. Passait en revue toutes ses notes pour avoir un parfait contrôle des opérations, même s'il sentait bien que Cave aimait lui donner du fil à retordre. Leurs discussions se résumaient à un strict sujet : le cobaye. Et chaque seconde passée dans la même pièce trouvait sa place dans un argumentaire restreint et efficace. En aucun cas il aurait permit à Cave de prendre le dessus de quelque manière que ce soit, et pour ce faire, dès qu'il butait sur un élément qui dépassait son champ de connaissances, il mettait un terme à leur entrevue et se précipitait consulter les notes épaisses que lui remettait Cave chaque jour. Cave jubilait et n'avait comme seul moyen de répit que ces quelques heures où le colonel s'en allait potasser ardemment. Cave savait cependant faire preuve de tact quand il devait demander une petite subvention supplémentaire pour obtenir du matériel hors de prix. Il attendait le moment où sa petite injection lui donnait suffisamment de courage pour faire ses demandes, en invoquant le plus souvent la nécessité absolue de lui fournir le matériel tant convoité.
Cave prenait cette fâcheuse habitude qui commençait à le titiller, il n'était pas dupe de son manège et le remettrait à sa place lorsqu'il le faudrait.
Ce soir il n'avait pas trop de travail, il avait simplement besoin de se trouver un boy pour cirer ses pompes, histoire de se remettre dans l'ambiance. Après une petite visite coutoise dans les couloirs de la caserne, il écouterait aux portes des jeunots et il entendrait leurs dents claquer dans la nuit.
Sa jubilation atteindrait son maximum et il irait finir sa soirée chez les putes de luxe d'un hotel de prestige.

Je venais seulement de prendre conscience de mon état.
Mes membres me faisaient atrocement souffrir.
Je ne pouvais pas bouger.
A peine respirer.
Tout mon corps semblait tendu, comme si l'on m'avait passé à l'essorage. J'éprouvais un vertige semblable à celui que l'on a lorsque des nausées apparaissent.
Un médecin vint avec un tensiomètre et pris un peu de recul. C'était un geste assez inhabituel pour un médecin. Soit il était stagiaire ce dont je doutais, soit il craignait quelque chose. Il semblait fuir mon regard absent.
Je lui demandais de quoi il s'agissait. Il me répondit avec un sourire déplacé.
- Tout va bien se passer...
Il y a quelques temps encore, j'aurais défini l'angoisse comme l'ascension d'un petit escalier qui ne repose sur rien, autour duquel il n'y a rien, au bout duquel l'envie de ne plus repartir s'impose. La plus pure angoisse a ceci d'insidieux , vous êtes lucide, on ne l'entrevoit que rarement. Elle ne se masque pas, elle est franche, nette, une inquiétante étrangeté. C'est l'ironie du sort, une affreuse bête souriante, les démons de Goya ou la face cachée de la lune.
Tomas Sanech.. Journal d' Ailleurs, février 2021
Cette odeur. Cette odeur permanente collée à ma peau paraissait de jour en jour plus perceptible. Je parvenais maintenant à l'identifier sans pouvoir la reconnaître. Il me semblait qu'elle oscillait entre le parfum acre du sang et celui plus métallique de l'acier oxydé. Oui, c'est ça, je pouvais presque lui donner un goût. Quoiqu'il en soit, dans la palette des parfums d'un bestiaire, elle ne trouvait pas sa place. On aurait dit que ce n'était pas une odeur animale. Oui je m'en approche et je perçois comme une marque de fabrique, voilà, j'ai déjà sentit quelque chose de similaire. La vieille casse à voiture près de chez ma grand-mère. |
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